Image du corps, image de soi

Mercredi, 07 Septembre 2005 00:00 Vittoria Pazalle
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La constitution de l'image de soi est une activité fondamentale du cerveau humain. Elle se réfère à des échelles de valeurs esthétiques et sociales. Elle peut aussi s'éloigner de la réalité objective du fait de l'idéalisation.

Il peut ainsi y avoir un fossé entre une image idéale de ce que nous voudrions être et la réalité, le corps devenant source de problèmes. Ceci était mon propre cas.

En effet, j'ai passé les plus jeunes années de ma vie tiraillée par des Troubles du Comportement Alimentaire (TCA). De 12 à 25 ans, j'ai souffert d'anorexie. Puis de 25 à 28 ans, j'ai soudain basculé dans la boulimie.

Mon corps ne représentait à mes yeux que des désagréments : bassesse (sang, salives, pulsions.), contraintes (faire du sport pour conserver ma tonicité et éliminer) et surtout douleurs (maladie, souffrance physique.).

Par ailleurs, je souffrais de troubles très spécifiques aux TCA :

Une impression d'anormalité, de dysmorphie

Anorexique : désirant absolument être très fine, certaines parties comme les courbes naturelles m'obsédaient tant, que lorsque je me regardais, je ne voyais qu'elles ; si bien que je me trouvais en permanence trop grosse.

Boulimique : je me vivais comme des mains, des pieds et une tête engoncés dans un bloc de graisse.

Je me sentais mal à l'aise et gauche. Je ne supportais pas le moindre contact physique que je vivais très mal, soit comme une technique pour m'amadouer, soit comme une intrusion qui me bouleversait.

Un sentiment de désagrégation

Anorexique : je voulais avant tout que mon corps prenne le moins de place possible. Je lui apportais un minimum de nourriture et le tenais propre, mais je le considérais comme une machine qui devait fonctionner sans relâche et sans protester.

Boulimique : mes crises de boulimie sur lesquelles je n'avais aucune maîtrise me faisaient tant culpabiliser qu'elles me plongeaient dans une grande détresse et je n'étais plus à mes yeux qu'un "monstre" et une "loque".

Je concevais mon corps comme un fardeau que je devais transporter et je n'étais que dans ma tête.

Des blocages au niveau de ma transformation physique à l'adolescence

Anorexique : je voulais être un être asexué. Avec tous les efforts que je fournissais et ma volonté implacable, j'avais l'impression de me re-sculpter. Cela me procurait un sentiment de puissance et de sécurité.

Boulimique : esclave de mes crises, je me sentais immonde et sale. Je m'habillais de façon à ce que l'on ne voie jamais mes formes car celles-ci me dégoûtaient et me rappelaient tant ma dérive.

Effets de la thérapie comportementale et cognitive :

Face à mes nombreux blocages, j'ai alors dû faire des exercices de respiration et relaxation en déplaçant ma conscience sur différentes parties du corps et décrivant ce que je ressentais (sophrologie, etc.), sur le contact physique (massages faits par un kinésithérapeute, auto-massages, me laver avec mes mains.), devant une glace en m'observant (au début je ne me reconnais même pas), ou encore pour me situer par rapport à l'espace (danse, Taï Chi.).

C'est alors que j'ai pris conscience de l'origine de plusieurs malaises. En effet, la peau a une fonction importante dans la formation de l'image du corps. Cette fonction est d'autant plus importante que celle-ci a été suffisamment stimulée au moins par une personne dès le développement du nourrisson. Et le fait de toucher et d'être touché transmet à notre cerveau de très nombreuses informations qui nous permettent de nous relier à nous-même. Or en découvrant que l'image du corps se construit à force d'expériences au travers du regard des autres et dans la rencontre du corps des autres, j'ai réalisé que les messages que j'avais reçus non seulement de l'intérieur (principalement émotions négatives, douleurs physiques, stress.) mais aussi de l'extérieur (surtout les interactions avec les gens) étaient en majorité négatifs.

J'ai également pris conscience que l'anorexie effaçait les spécificités féminines (seins, cuisses, fessiers, ventre...). Or effrayée par le sort réservé à la femme désignée comme sexe faible, traitée souvent avec inégalité mais travaillant sans cesse, et ses connotations physiques négatives (menstruations, grossesse et nausées, ménopause, etc), mon petit corps indéfini était tel un rempart non seulement contre le regard des hommes, mais aussi contre le temps. Boulimique, ayant repris des formes, cette transformation était une véritable déchéance à mes yeux. Le souvenir de moi d'autrefois menue, sage et ascétique me faisait tant souffrir que je ne pouvais plus me regarder et niais totalement mon corps. Quant à la sexualité, acte d'abandon, n'ayant de l'estime que pour le mental, je ne la voyais que comme un besoin vulgaire et primaire.

Par ailleurs, suite à un lien affectif très distant avec ma mère, et très fort avec mon père mais ayant vécu son décès à mes 13 ans comme une terrible déchirure, je n'avais trouvé qu'un seul moyen pour me protéger de ma trop grande sensibilité et de mes manques affectifs : me couper de mon corps pour tenter de ne plus jamais souffrir.

Par conséquent, mes mauvais rapports avec mon physique reflétait véritablement mes mauvaises relations vis-à-vis d'autrui (timidité et soumission) et moi-même (conflits dus notamment à l'ambivalence entre le désir d'être parfaite et le sentiment d'être nulle et inexistante).

Et grâce à une thérapie, en apprenant à m'affirmer et devenir autonome (en prenant par exemple conscience de mes besoins et émotions, puis les acceptant et les assumant), j'ai eu non seulement le sentiment de devenir " pleine ", mais aussi d'être enfin dans mon corps avec des formes définies. Dorénavant, je peux même affirmer que mon corps est un partenaire fabuleux. Tel un nouveau né, plus uniquement mentale, je peux me regarder avec plaisir, apprécier certains contacts physiques et me laisser toucher. Par conséquent, ma réconciliation avec moi-même et mon corps est une véritable " renaissance ".

Vittoria Pazalle