L’érotisation du réel est certainement un art qu’il faut exercer sans cesse. Le temps qui passe, l’habitude, ne sont pas propices au maintien des forces qui soutiennent éros.
La confrontation à la différence de l’autre, l’étranger, est source de violence. Tout se joue entre le tumulte de l’attraction vers la mère et la fureur de vivre qui oblige l’enfant à se séparer.
Cela se rejoue sur la scène du couple : les partenaires se désirent, se déchirent, se fuient, se supplient. L’enthousiasme et la spontanéité de la rencontre amoureuse se transforment. Les rêves laissent place à la désillusion. Le désespoir s’installe. On rêve d’un autre. On le rencontre pour le perdre aussitôt. Qu’il est difficile de se sentir heureux de façon durable !
Il est plus facile de parler de l’amour comme d’un mythe qui ne sert qu’à nous éloigner de nous-même que de parler de cette violence fondamentale qui nous habite. L’amour et la haine sont les deux facettes de la vie. La violence ressentie dans le couple est nécessaire pour maintenir la vitalité de celui-ci. Il suffit de la reconnaître comme étant une donné à prendre en compte, comme une force à apprivoiser pour qu’elle soit dirigée vers la croissance du couple et non pas régulièrement retournée contre ses protagonistes.
Qu’en est-il de la dynamique profonde qui sous-tend l’aspiration à partager avec l’autre un quotidien ou des moments privilégiés, ou à désirer un contact intime et sexuel ? Quelle est la place des difficultés sexuelles dans la problématique globale du couple ?
Le sujet de la sexualité reste une énigme et un immense tabou qu’il nous appartient de lever.
Comprendre éros dans sa complexité, dans sa mobilité et dans ses motivations permet de mettre la juste distance pour qu’il ne soit plus le seul maître à bord. Il est si difficile de reconnaître que l’autre existe en face de soi, qu’il est indispensable à notre croissance. Il se situe dans notre monde externe et fait évoluer notre monde interne qui, sans ces sollicitations, resterait figé.
« Le paradoxe de la condition humaine, c’est qu’on ne devient soi-même que sous l’influence des autres. » Boris Cyrulnik
Fragments de discours amoureux
« C’est difficile pour moi. Son manque de distance me blesse. Je me sens très attirée par lui. »
« J’ai envie de la toucher, de la caresser; J’ai l’impression qu’elle n'est pas là. »
« Il y a une partie de moi qui n’est pas là - J’ai pas envie d’être touchée - J’ai ressenti une violence extrême en moi. »
« Je sens sa demande comme une pression - J’ai envie de me refermer un peu plus. »
« Quand je suis sous elle je me sens utilisé. »
« Je ne me supporte pas dessus - Me fantasmer comme une femme soumise par des hommes ça ne me plaît pas ; Pourtant j’ai envie aussi de sentir l’homme dominant. »
« Je sens sa peur d’être rejeté et son besoin de me soumettre. J’ai besoin de sa reconnaissance. »
Les joutes expriment des bouts d’histoires violentes enkystées dans l’ombre de chacun. Chacun dans sa différence met en mouvement la mémoire du corps de l’autre, ses fantasmes, et met en cause sa capacité à penser.
La dynamique sexuelle
Le comportement sexuel est animé par des forces multiples. L’impulsion ou la motivation sexuelle est portée par des énergies dont la source profonde est difficilement reconnaissable. Il nous est difficile d’admettre que la sexualité est porteuse d’une certaine dose d’hostilité, d’un besoin de réparation et qu’elle est un exutoire à la violence fondamentale de chaque être humain. « La perversion qui s’inscrit dans l’acte sexuel serait un des moteurs de la sexualité humaine », nous dit le psychanalyste Stoller. Notre élan vers l’autre est impulsé, à notre insu, par des affects multiples : l’envie, la nécessité de réparer les traumatismes de l’enfance, l’ambivalence et le désir de détruire, le plaisir d’enfreindre l’interdit, de se confronter aux tabous, de baigner dans des espaces sans limite.
Ces pulsions s’expriment en fait dans les moindres gestes des amants, maintiennent éveillés les corps, ordonnent sans mot les comportements. Parfois des mots plus doux sont là pour s’excuser de tant de trivialité dans les actes, de tant d’impudeur, voire de honte.
Le décolleté qui suggère, le bas qui s’engouffre sur une cuisse coquine, la lingerie qui se cache pour mieux inspirer, les rêveries qui accompagnent un sourire, des seins qui chavirent, un sexe béant ou érigé vu ou imaginé, reflètent toutes ses pulsions qui ne laissent que peu de place à l’autre. Qu’est-ce qui fait que l’on est dans l’érotisme et pas dans la perversion ? Où est la frontière entre l’érotisme et la pornographie ? Qu’est-ce qui fait que l’on est dans l’amour et pas dans la violence exercée sur l’autre ?
La réponse est spécifique à chaque situation. Elle ne s’enferme pas dans des modèles, des théories. Elle ne peut que déboucher de la compréhension du système du couple fait de deux vécus infantiles. Cette complexité de la rencontre est source de confusion. Elle crée de la souffrance, de l’incompréhension.
Le couple oscille entre le repli névrotique et la toute-puissance perverse. Les régressions et les fixations, qui naissent de situations angoissantes, signent un retour à une étape infantile. Comme le dit C.G. Jung « Les névrosés souffrent de ces mêmes complexes contre lesquels nous aussi, hommes sains, nous luttons. Il dépend de la relation des forces qui luttent entre elles, que le combat aboutisse à la santé, à la névrose ou à des productions surnormales de compensation. »
La perversion est à la base l’expression des instincts sexuels qui n’ont pas pu être endigués par les forces psychiques morales. Les conflits qui en résultent se manifestent de façon plus ou moins déguisée dans les rêves diurnes et nocturnes, dans les fantasmes sexuels. Ils sont aussi présents dans les comportements réactifs et violents ou dans le passage à l’acte déshumanisé où l’autre est perçu essentiellement comme un objet de plaisir ou de punition.
Pour que l’amour puisse perdurer, se bonifier, se répandre entre deux êtres en recherche de complétude, il est nécessaire de se confronter à sa propre vie pulsionnelle, qui demande à être débusquée et domestiquée.
Dans la sexualité, on ne doit pas confondre la libération des forces érotiques entre les partenaires avec les valeurs sociales qui, heureusement, mettent en avant l’égalité des sexes.
Le fantasme et les multiples facettes d’éros.
« Ce n’est pas le savoir, mais l’imagination qui va au fond des choses » dit Georges Bataille.
Nos fantasmes agissent comme des freins ou des moteurs d’Eros. Rencontrer nos pulsions érotiques c’est s’ouvrir aux inépuisables constructions de l’esprit qui prend corps.
Le fantasme n’est pas le réel. Il appartient à chaque individu de s’aventurer là où il se trouvera en accord avec lui-même dans le plus profond respect de l’autre.
Dans le scénario fantasmatique, le metteur en scène se crée dans une illusion de victoire sur les traumas de la vie. La souffrance peut être érotisée. L’expérience traumatique qui nous tire en arrière devient excitante. L’abusé devient abuseur. La honte devient excitation. Il y a renversement des rôles. D’autres scénarios permettent au rêveur la restauration de l’identité de genre et du narcissisme endommagé. Le vide maternel ou paternel peut être érotiquement comblé. Le scénario peut permettre la revanche d’un des parents, à qui l’enfant s’est identifié. Quelle puissance ! La toute-puissance de l’imaginaire érotique n’a pas de limites. Pourquoi ne pas y puiser des ressources?
L’investigation du fantasme est aussi une manière puissante et dynamique d’explorer les racines les plus profondes de son être sexué. Les patients rencontrés en psychothérapie nous montre que l’identité sexuelle fantasmatique et agissante des amants est beaucoup plus complexe, ambivalente, parfois confuse et déroutante que la seule biologie pourrait le laisser penser. Découvrir et investiguer nos préférences et nos scénarios érotiques inconnus, conduit à un élargissement de nos capacités relationnelles et sexuelles. Le scénario peu à peu s’élargit, s’approfondit. Il condense la dynamique érotique de la personne. Il est une véritable source de vitalité. Contenu dans une conscience discernante et ouverte, il permet de retrouver la confiance en soi, relance la force de l’imaginaire et conduit à la réjouissance avec l’autre et à l’amour.
« Le changement apparaît lorsqu’un sujet devient ce qu’il est et cesse de vouloir devenir ce qu’il n’est pas. » A. Beisser.
Se connaître pour rencontrer l’autre
Préserver ou dynamiser son couple, créer la vie à deux, cela s’apprend. C’est dans l’écoute des tensions du corps, par la conscience de notre propension à créer l’autre et dans l’engagement avec lui que l’on peut se rencontrer. Chaque relation doit trouver sa propre codification pour gérer l’ambivalence. Deux individus, deux désirs, deux espaces psychiques uniques, en constante évolution, ne peuvent engendrer qu’une figure de couple qui ne ressemblera à aucune autre, et qui, parce qu’elle est vivante, ne cesse de se transformer.
Le seul fait de permettre à nos désirs inconscients d’émerger à la conscience, de les reconnaître, de leur donner du sens, de pouvoir les exprimer et de se sentir accueilli, est de nature à alléger leur caractère impératif et à favoriser leur maîtrise. Affirmer ses préférences tout en laissant de la place à celles de l’autre est nécessaire à la construction d’un NOUS. Le JEU favorise la distance, ouvre à l’humour, à la complicité, sur un fond réjouissant de liberté. C’est une façon de prendre sa revanche sur tout ce qui a pu briser l’élan de nos désirs et de notre vitalité.
Faire vivre éros
C’est un vrai challenge quotidien que de faire vivre Eros. Oser la nouveauté est un remède contre l’ennui et un aiguilleur permanent de la vitalité.
C’est par l’accueil des forces de l’ombre, de leur gisement pulsionnel et de la violence qu’elles engendrent que nous pouvons nous confronter à la différence de l’autre et y trouver une source d’enrichissement et de créativité.
Conclusion
Dans ses leçons sur la psychanalyse Freud entrouvre la porte à une autre voie, qui dans le contexte culturel de son époque prend tout son sens. « Notre civilisation, qui prétend à une autre culture, rend en réalité la vie trop difficile à la plupart des individus et, par l’effroi de la réalité, provoque des névroses sans qu’elle ait rien à gagner à cet excès du refoulement sexuel. Ne négligeons pas tout à fait ce qu’il y d’animal dans notre nature. Notre idéal de civilisation n’exige pas qu’on renonce à la satisfaction de l’individu. »
Il ne s’agit pas d’opposer l’érotisme anti-fusionnel à l’amour. Je crois que c’est dans la reconnaissance des forces anti-fusionnelles que l’on peut souvent restaurer la capacité à l’abandon fusionnel.
L’excitation sexuelle et l’amour qui relie ne sont pas sur le même registre. A ne pas les confondre, on leur permet de co-exister et souvent de se bonifier l’un et l’autre.
Sur la base d’une meilleure connaissance de soi et de ce qui l’anime, la personne peut reprendre la responsabilité de ses tensions, de son hostilité, de ses besoins et désirs et suspendre ses jugements sur l’autre, qui sollicite sans cesse. Les désirs les plus obscurs, obscènes, vulgaires, violents et jouissifs - au sens le plus commun - peuvent côtoyer les aspirations les plus humaines, les plus généreuses, les plus douces.
Ce travail de connaissance de soi des partenaires et de prise de sens nous renvoie à l’acceptation de nos fragilités. C’est sur la base de nos fragilités réciproques que peuvent se nourrir le dialogue, l’intimité et la complicité. C’est par l’accueil des forces de l’ombre et leur gisement pulsionnel, que nous pouvons reconnaître la différence de l’autre comme source d’enrichissement et de créativité.
Michel Bonhomme
Pour approfondir, l'auteur vous conseille aussi (avec :
) :
Fantasmes, érotisme et sexualité. Claude Crépault. Odile Jacob | |
Comment faire avec la passion. Jean-G Lemaire. Poche | |
Amour, gestalt et sexualité : Brigitte Martel. InterEditions | |
Rêves de femmes, Sophie Cadalen. Ed Leduc | |
Les crise de couple, Monique Dupré Latour. Ed Erès | |
La sexoanalyse. Claude Crépault. Editions Payot |







