On se souvient alors qu'elles sont vivantes pour l'oublier aussitôt. En dépit de son apparente dureté, la dent est tout sauf inerte. Sous la fine couche d'émail qui la recouvre, la couche plus profonde, appelée dentine ou ivoire, regorge de fibres nerveuses qui émanent de la partie centrale (nerf ou pulpe). Une dent, c'est avant tout un nerf (et pas n'importe lequel puisqu'il émane directement du cerveau!). Ce que nous désignons sous le terme de dent est donc une extrémité nerveuse hautement différenciée, un nerf gainé d'ivoire et d'émail en quelque sorte. Capteur ultrasensible, la dent est un organe sensoriel à part entière, au même titre que l'oil ou la peau. La nature des informations captées par la dent est physique (chaud, froid, variations de pression) mais aussi psychique. Plus encore, la dent engramme dans sa structure le vécu de l'individu. Ce processus d'enregistrement commence dès le moment où le germe de la future dent ébauche sa formation à l'intérieur des mâchoires du fotus, du nouveau-né puis de l'enfant. La dent porte donc des informations très anciennes. Ensuite, tout au long de la vie, elle continue d'absorber et de stocker les stress, émotions et autres perturbations psychiques. C'est une antenne. Si le cerveau est l'ordinateur central du système, alors les dents sont le clavier à trente-deux touches qui permet de communiquer avec l'unité centrale. Chaque touche ou dent nous connecte en direct avec une période bien précise de l'enfance et un domaine ou facette spécifique de la personnalité.
Il est difficile dans ces conditions de nier le lien étroit qui unit la dent au psychisme. Même si nous avons tendance à la réduire à une meule broyeuse d'aliments, la dent est avant tout un capteur d'informations. Dès lors, si je ne veux plus percevoir mon environnement proche parce qu'il est trop dur, que les conditions deviennent trop difficiles ou qu'il ne me convient tout simplement pas, je vais m'arranger pour détruire le récepteur qui le capte: la dent. Le processus s'apparente à une sorte d'auto-anesthésie inconsciente dont nos dents font malheureusement les frais. Par exemple, perdre ses dents par un déchaussement généralisé est une manière de ne plus ressentir le clivage entre qui je suis et ce que je vis. Robert est doté d'un tempérament fantasque. Artiste dans l'âme, il ne rêve depuis tout jeune que de poésie, de musique et de dessin. Il voudrait voyager, découvrir le monde en troubadour nomade. Hélas, son père ne veut pas d'un fils artiste. Robert sera militaire. A vingt ans, embrigadé malgré lui, il réprime ses rêves pour entrer dans l'armée. Puis à trente, il se range, se marie et devient prof de maths. Vingt ans plus tard, le déchaussement de ses dents témoigne des terribles contraintes que Robert s'est imposé durant de longues années. On ne réprime pas impunément sa nature profonde. Perdre ses dents est parfois la rude sanction d'une vie passée à côté de soi-même. La carie qui ronge nos dents représente elle aussi une forme d'auto-destruction inconsciente. Elle traduit le besoin d'effacer une souffrance passée inscrite dans la dent et réactualisée par un événement récent. La carie qui détruit nos dents a pour finalité d'évacuer l'information nocive liée au vécu douloureux (stress, traumatismes, deuils, chocs émotionnels, etc.), inscrit parfois précocement dans la structure dentaire. C'est la solution parfaite trouvée par l'inconscient lorsque la personne ne peut prendre en charge cette élimination par un travail conscient de libération émotionnelle (psychothérapie ou autre). A travers la carie, processus de dissolution, le corps digère une information négative source de perturbation. Les caries traduisent les stress dont paradoxalement elles essaient de nous soulager. Durant ses années d'enfance, Quentin subit l'autorité pour le moins chaotique d'un père alcoolique dont l'attitude oscille entre des crises de violence et le laxisme le plus total. Toute sa vie, Quentin n'aura de cesse de tenter d'éliminer à son insu l'empreinte laissée par ce père traumatique. Sans qu'il sache pourquoi, sa première molaire supérieure gauche, qui représente l'autorité du père, se délabre malgré les soins. Dans le même temps, les dents voisines demeurent saines.
Carie, déchaussement, usure, fracture, etc.: les moyens d'éliminer ses dents ne manquent pas. Le type de problème qu'une personne développe de manière préférentielle dépend de son tempérament et de ses croyances les plus inconscientes. Les caries touchent plus particulièrement les personnes qui se nient, qui croient qu'elles n'ont pas droit à la parole et ravalent leurs besoins et leurs émotions pour ne pas gêner leur entourage. Le déchaussement se développe sur un terrain psychologique où domine le sentiment d'être impuissant, trop faible pour faire face aux épreuves et aux stress de la vie. Le déchaussement touche les personnes qui au plus profond d'elles-même, et souvent à leur insu, se sentent dépendantes des autres, incapables de subvenir seules à leurs besoins.
Aussi paradoxal que cela paraisse, éliminer ses dents par le déchaussement, par la carie ou un autre moyen, représente une tentative inconsciente de se soulager en s'empêchant de ressentir l'insupportable. Chaque problème qui touche nos dents est donc porteur d'une intention positive. C'est cette finalité inconsciente qu'il faut absolument comprendre et identifier, sous peine d'engager un combat perdu d'avance contre soi-même. D'un côté je m'acharne à vouloir remettre une dent alors que de l'autre j'ai, comme Quentin, le besoin inconscient mais viscéral de l'éliminer pour ne plus ressentir l'information ou le contenu souffrant qu'elle véhicule. L'apparition d'un problème signe l'impérieux besoin de libérer une souffrance en rapport avec la dent. Le faire par la prise de conscience, tout en faisant soigner la dent par le dentiste, évite que le processus de destruction ne se poursuive inexorablement. Dans le cas contraire, le corps poursuit à sa manière le travail d'élimination et le délabrement se poursuit malgré les soins engagés.
C'est tout l'objet du décodage du langage des dents que d'amener la personne à identifier le besoin de mieux-être qui se cache derrière son problème dentaire. Dès lors qu'elle le comprend, elle peut y répondre autrement qu'en détruisant ses dents. Le véritable travail de reconstruction de soi peut commencer en collaboration avec le dentiste.
Estelle Vereeck
Docteur en chirurgie dentaire
Auteur
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